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Modèle «Originate to Distribute»: une nouvelle perspective du rôle des banques

Modèle Originate to Distribute

En voulant renforcer la résilience des banques pour leur permettre de mieux faire face aux crises, les régulateurs, via les accords de Bâle III et ses transpositions européennes CRD 3 (1) et CRD 4, ont touché le cœur de l’activité bancaire. Pour s’adapter à ce nouvel environnement réglementaire beaucoup plus contraignant, les acteurs ont fait évoluer leur « business model » et améliorer leurs ratios de solvabilité et de liquidité. La réutilisation du modèle « Originate to Distribute » (OTD) est une composante forte de ces évolutions. S’il a été régulièrement décrié pour sa responsabilité dans la crise des Subprimes, ce modèle est pourtant en train d’effectuer son grand retour dans l’industrie financière.

Comment pouvons-nous expliquer ce retour en arrière des intermédiaires financiers vers des pratiques qui n’ont pas toujours fait l’unanimité ? Si les forces et les faiblesses de ce modèle sont connues, les acteurs ont-ils retenu les leçons du passé et sont-ils aujourd’hui assez mûrs pour maîtriser tous les aspects de cette pratique ?

Origine et fonctionnement du modèle «Originate to Distribute»

Autrefois, la banque traditionnelle était cantonnée à son rôle de prêteur. Elle conservait dans son bilan les crédits émis jusqu’à leur maturité. Il s’agissait du modèle « Originate to Hold ». En portant le risque dans leur bilan, les banques étaient en mesure d’apprécier pleinement le risque de crédit et optaient pour une stratégie plus conservatrice. Cependant, ce modèle a très fortement évolué au cours des années 1990 – 2000, principalement pour des raisons réglementaires.

Le renforcement des normes prudentielles au début des années 90 a démarré avec la mise en place du ratio Cooke de Bâle 1. Ce ratio de solvabilité bancaire imposait aux établissements de détenir un niveau de fonds propres d’au moins 8% par rapport aux engagements de crédits. Par la suite, avec les accords de Bâle 2 et l’introduction du ratio Mac Donough ; le calcul du risque de crédit s’est affiné puisque les notions d’actifs pondérés aux risques, de risques de marché et de risques opérationnels ont été introduites dans le nouveau ratio.

Si cette réglementation visait à renforcer le système bancaire, elle a également ouvert la voie à plus de désintermédiation et d’effet de levier. Au regard de la solvabilité, les engagements et les risques ont été pris à des niveaux incompatibles et insoutenables par rapport aux fonds propres. Mais comment expliquer un tel écart entre les objectifs du régulateur et l’évolution des pratiques bancaires qui ont débouché sur la crise des Subprimes ? Pour mieux comprendre les raisons de ce contournement, il est intéressant de se replonger dans les années 1990 – 2000, à l’époque où le critère déterminant de la stratégie des banques était la création de valeur. Pour conserver un ROE (2) compris entre 15% et 25% malgré la mise en place des ratios bâlois, les banques ont massivement eu recours au modèle « Originate to Distribute ».

En effet, les exigences de solvabilité successives ont amené les banques à repenser leurs modèles, afin de mieux prendre en compte leur consommation de fonds propres. La première utilisation du modèle OTD permettait de sortir ces prêts du bilan des banques en les titrisant, puis en les vendant à des investisseurs, ce qui permettait de libérer des fonds propres et d’émettre ainsi de nouveaux prêts.

Ce changement de stratégie a modifié le mode de rémunération des banques, non plus basé sur la marge d’intérêt mais sur la perception de commissions.

Ce mouvement massif de titrisation a aussi eu comme origine l’appétence pour le risque des investisseurs dû au niveau très bas des taux d’intérêt de la Réserve Fédérale des Etats-Unis et de la continuité du plan de soutien du gouvernement américain à la propriété pour tous. Ainsi, si cette pratique était marginale au début des années 80, elle est devenue incontournable dans les années 2000 et a connu un développement ininterrompu jusqu’à son pic en 2007. En effet, les mécanismes de titrisation se sont progressivement répandus à plusieurs classes d’actifs (prêts hypothécaires, prêts étudiants, prêts automobiles, prêts aux états et aux entreprises) diversifiés et complexifiés via la retitrisation (CDO (3) d’ABS (4), CDO square, etc.).

Grâce au modèle OTD, ce système qui s’auto-entretenait a eu un impact considérable sur la croissance américaine et mondiale. Car il a permis un accès peu onéreux aux financements, en transmettant les créances sous forme de tranches de risques à l’ensemble des investisseurs financiers et institutionnels.

schema article lettre 52 Le modèle Originate to Distribute et la crise des Subprimes

La faiblesse du modèle OTD des années 2000 résidait dans le fait que les courtiers en prêts et les banques de détail avaient une rémunération variable dépendant de commissions perçues sur l’octroi et la vente de prêts. Les acteurs étaient constamment incités à produire de nouveaux prêts afin de renouveler leur PNB chaque année. Durant cette période, alors que l’origination atteignait des volumes records, les banques, déresponsabilisées par la non conservation du risque de défaut et d’intérêt, n’étaient plus incitées à effectuer une évaluation rigoureuse du risque de crédit. Dès lors, ce risque a été considérablement sous- évalué et les produits de titrisation, de qualité de plus en plus faible, de plus en plus « toxiques », se sont répandus dans toute la sphère économique.

Cette bulle qui s’auto-entretenait, a finalement montré les limites du modèle lorsque la bulle de l’immobilier américain a éclaté. Dès que l’économie a commencé à montrer des signes de surchauffe et que la Réserve Fédérale des États-Unis a remonté ses taux d’intérêt, beaucoup d’emprunteurs se sont révélés insolvables. La vente des logements saisis a définitivement fait éclater la bulle de l’immobilier, la valeur des appartements baissant et les hypothèques ne suffisant plus à couvrir les emprunts. Cette spirale baissière s’est répandue au reste de l’économie, avant d’engendrer une crise de liquidité qui se transforma en crise de confiance généralisée avec la faillite de Lehman Brothers, en septembre 2008.

Suite à la crise financière, l’activité de titrisation a chuté et a conduit les acteurs à revoir leur modèle face à cette défiance pour les produits titrisés. En parallèle, la mise en place de Bâle 3 a contraint les banques à repenser leurs modes de suivi et d’évaluation du risque.

L’avenir du modèle « Origine to Distribute »

A la différence des précédentes régulations, les directives européennes CRD 3 et CRD 4 encadrent beaucoup mieux les activités liées à la titrisation, ce qui a permis de commencer à restaurer la confiance dans ce segment de marché. Plusieurs mesures ont été prises :

  • Nouvelles pondérations plus défavorables à la titrisation et à la re-titrisation (RW de 1250%)
  • La conservation d’au moins 5% des créances au bilan
  • Le suivi du ratio de levier.

En parallèle, les banques ont aussi pris des mesures pour rétablir la confiance :

  • La suppression des produits les plus complexes et risqués
  • L’amélioration des méthodes d’évaluation des risques
  • La standardisation des produits de la titrisation

En voulant réguler davantage l’activité hors-bilan, le régulateur a considérablement réduit la rentabilité des banques, qui ne peuvent plus réaliser de prises de risques excessives comme par le passé.

Les exigences accrues en termes de niveau des fonds propres, l’amélioration de la qualité de ceux-ci, la mise en place d’un ratio de levier maximal, l’encadrement de la titrisation et les ratios de liquidité ont également freiné la rentabilité des banques, et les ont obligées à revoir leur « business model » qui ne peut pas fonctionner avec la prise de risque et la taille de leur bilan de ces dernières années.

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Dès lors, la stratégie des banques a aussi évolué : l’accent n’est plus mis sur la seule perception de revenus, mais sur la prise en compte de la valeur créée en fonction du niveau de risque pris et des fonds mobilisés. Ce changement révolutionne aujourd’hui la pratique bancaire. Les banques ont affiné leurs outils d’analyses et plusieurs indicateurs comme le RAROC et l’EVA (cf. Focus « Les outils de gestion des Fonds Propres économiques ») se sont perfectionnés et permettent aux banques de mieux positionner leur stratégie.

Aujourd’hui, les produits plus risqués obligent les banques à mettre de côté plus de fonds propres. Les acteurs doivent donc vendre des prêts de meilleure qualité avec une meilleure évaluation du risque, tout en conservant une partie des prêts dans leur bilan.

Ce revirement de stratégie a eu un impact considérable sur le cœur du métier bancaire, à savoir la production de crédits. Les banques auront de plus en plus à émettre des financements en vue de les céder immédiatement à des investisseurs. Aujourd’hui, de nombreux acteurs non bancaires, et non soumis aux règles de Bâle 3, comme les Hedge Funds, s’intéressent de plus en plus à la possibilité de racheter des créances. L’émergence d’un système bancaire parallèle est à surveiller et à encadrer, car ces acteurs n’ont pas encore tout le savoir-faire de la banque traditionnelle qui conservait ses prêts jusqu’à la maturité. L’encadrement de ce « shadow banking » sera d’ailleurs un des enjeux de la prochaine régulation.

Avec les dernières évolutions de cette pratique bancaire on pourrait presque parler de l’avènement d’un troisième modèle : le modèle « Distribute To Originate ».

schema article lettre 52 4

 

  1. CRD : Capital Requirement Directive
  2. ROE : Return On Equity (rentabilité de l’argent apporté par les actionnaires à la société)
  3. CDO : Collateralized Debt Obligation
  4. ABS : Asset Backed Securities

 


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